24-25 octobre 2020

Yvon OLLIVIER

Biographie

Né à Brest, Yvon Ollivier est issu de la paysannerie du Léon. Dans la famille Ollivier, où on compte de nombreux membres du clergé, il est hors de question de mettre les enfants à l’école publique: ils feront tous leur scolarité dans le privé. Il va au lycée à Brest, « chez les Jésuites », où il se découvre un certain goût pour la lecture. Il décroche un bac L et s’inscrit en licence de droit à la faculté de Brest, où il se passionne pour ses études. Trois ans plus tard, il part à Paris finir son cursus juridique. Il suit une maîtrise de droit international  à Paris-I, tout en préparant Sciences-Po. Il intègre l’école en 1991 tout en suivant un DEA de droit international privé.

Le souvenir que lui laissent ses deux années à la rue Saint-Guillaume est partagé. Fils de paysans bretons au milieu de rejetons d’une élite encore très parisienne, il ne trouve pas son compte dans cette atmosphère guindée. En section Service public, il montre assez peu d’intérêt aux cours en général, « très cadrés, très cadrants »; la méthode « Sciences-Po » lui paraît trop scolaire, formatée. Certains professeurs l’impressionnent, comme Alfred Grosser, spécialiste des relations franco-allemandes et brillant pédagogue. « Des profs comme lui ont certainement influencé mon parcours intellectuel, par leur vivacité d’esprit, leur manière d’investiguer, de décrypter les enjeux au travers des discours. Ils m’ont appris à rechercher ce qui se cache derrière les apparences et la pensée commune. »

C’est en effet à Paris, bien loin de sa région natale, qu’il prend conscience de sa « bretonnité ». « Avant, je n’avais jamais vraiment réfléchi à la Bretagne. Je ne m’étais jamais dit : être breton, qu’est-ce que ça signifie ? Jusque-là dans mon entourage, tout le monde était breton. Ce n’est qu’à Paris que j’ai pris la mesure de la spécificité de mes origines, de ma culture, de ma région. « Le breton ? Je l’entendais parler dans ma famille. C’était une langue à laquelle j’étais habitué, et qui m’était en même temps inconnue: mes parents ne m’ont jamais parlé en breton à la maison, et ça ne me posait pas problème. L’école, la ville, la jeunesse parlaient français. C’est après que j’ai découvert ce qui se cachait derrière ce silence: la République française, par l’imposition d’un système de pensée et d’une langue uniques, s’est construite sur le refus de l’altérité et la mort de ses vieux peuples. La politique d’éradication du breton en est une tragique manifestation. »

Diplômé en 1993, il fait son service militaire à Saint-Cyr Coëtquidan et à Chateaulin, puis revient à Sciences-Po faire une année de préparation à l’ENA. Il décroche l’ENM, déménage à Bordeaux. Deux ans plus tard, il est magistrat à Cambrai, puis à Saint-Nazaire et atterrit à Nantes en 2006.

Dans cette ville, à l’automne 2007, il initie un mouvement de protestation contre la réforme de la Justice de Rachida Dati, qui visait à casser l’unité judiciaire de la Bretagne historique en transférant les Tribunaux de Loire-Atlantique dans le ressort de la Cour d’appel d’Angers. Tout au long de la contestation, il en reste l’un des porte-paroles privilégiés. Il appelle à une réunion avec tous les acteurs concernés, magistrats et avocats, et contacte le mouvement culturel breton pour qu’il leur vienne en appui. La mobilisation des différents tribunaux aboutit à une grande manif à Rennes. « Notre argumentaire était d’ordre historique, mais aussi financier. On voyait bien que derrière la réforme se cachaient des intérêts politiques pour certains membres du gouvernement. Au début, on se moquait de nous, avec nos gwenn ha du ; et finalement, grâce à une forte mobilisation, nous avons fait fléchir le Pouvoir. »

Dans son métier, il touche de près la problématique de l’intégration des étrangers, pour laquelle il porte un grand intérêt. Pour lui, les nouvelles minorités issues de l’immigration et les vieilles minorités régionales sont également condamnées à se renier et à s’autodétruire sous le rouleau-compresseur de l’uniformité républicaine, imprimant dans les esprits l’idée d’une France éternelle, une et indivisible, d’un peuple français homogène dont la diversité est d’abord niée par le droit, puis réprimée dans les faits. La France se prive ainsi d’atouts extraordinaires dans la mondialisation et se montre incapable de valoriser la différence de ses communautés pour renforcer l’intégration et en faire bénéficier son commerce international.

En 2012, il publie un essai, La Désunion française, où il explique sa vision de la République jacobine, tournée contre l’homme et la nécessité de repenser l’unité française pour la fonder avec l’altérité de ses minorités et non plus contre elle. Cet ouvrage a permis de renouveler le débat sur la question bretonne et de proposer une autre République capable de renouer avec ses grands principes fondateurs et de s’ouvrir à l’altérité de ses peuples. Cette grande mutation, qui tarde à se dessiner, est l’unique chance pour la France, dont le modèle est en échec, de réussir son insertion dans la mondialisation.

Il est aujourd’hui membre de l’Institut culturel de Bretagne, siège au Conseil d’Administration de Bretagne réunie.

Avec la coordination des juristes de Bretagne, il a renouvelé l’appel de 2008 pour la réunification de la Bretagne dans le cadre de la présente réforme des collectivités locales. Face à un système juridico-politique et une sphère publique viscéralement hostiles à la réunification, par crainte et idéologie, il ne voit pas d’autre salut qu’un sursaut de la société civile bretonne.

C’est dans ce contexte singulier, que sort son nouvel ouvrage, le roman « gueule cassée, Lom ar geol » aux éditions Yoran Embanner. A travers la métaphore du visage perdu d’un paysan breton, blessé à la grande guerre, l’auteur explore les diverses fractures engendrées par ce conflit et la question du rapport à l’Autre. Le visage perdu du héro rappelle le monde paysan qui s’en va, la langue bretonne qui disparaît de nos campagnes et l’éternel combat de l’humanité.

La Bretagne aussi, a un visage qui ne doit pas disparaître. Ceux qui aspirent à sa disparition dans le grand ouest poursuivent le lent travail de déshumanisation entrepris par la République jacobine.

Préface

Laissons venir en nous les racines du ciel

Le printemps des « régions » ?  Je ne me souviens pas l’avoir connu. Et à quoi bon le printemps d’une « région » dont l’appellation est déjà un piège où s’abîme l’altérité de notre vieux peuple breton ?

C’est toujours l’hiver pour la Bretagne, parfois l’automne avec ses feuilles qui s’envolent au vent et chutent avec le nombre de locuteurs en langue bretonne. C’est l’hiver parce que le droit ne veut pas de nous dans la sphère publique - la seule qui compte vraiment - et nous refuse les compétences qui nous permettraient de développer notre territoire et de sauvegarder notre culture. Nous évoluons au sein d’un ordre juridico-politique construit sur la mort de notre vieux peuple. Mais nous avons investi cette France-là, nous lui avons apporté le meilleur de nous-mêmes. Combien d’entre-nous sont-ils morts pour elle ?

En nous, s’affrontent la Bretagne qui refuse de mourir et la France qui n’en veut pas pour s’être construite à ses dépends. Drôle de bazar dans nos têtes victimes d’une schizophrénie des hommes et du droit. Notre littérature en témoigne suffisamment.

Pour que vienne le printemps, j’ai un remède : laissons venir en nous les « racines du ciel »(1), ce désir de justice et d’infini d’où jaillit la sève du renouveau printanier. Car c’est en nous que tout ce joue. Mettons les lunettes de vue monde et nous prenons conscience de notre part d’humanité et des injustices qui l’affligent. Gardons les lunettes de vue françaises bien appliquées sur nos deux yeux et tout va pour le mieux sous les lumières de Paris.

Les racines du ciel ou le lien fragile à la transcendance, nous rappellent que la Bretagne à un visage et qu’il ne doit pas disparaître, n’en déplaise à nos grands élus qui viennent de la jeter aux orties du grand-ouest.

Si les hommes ont un visage, les peuples aussi en ont un. Ce message, j’ai voulu le transmettre dans un roman via la métaphore d’une gueule cassée, Lom ar geol, le paysan du Porzay qui perdit son visage sur un champ de bataille. Le visage de la Bretagne, aussi, il faut l’affronter, le reconnaître, sauf à opter pour la déshumanisation.

Car on déshumanise aussi bien en niant les peuples, au nom de préceptes universels, qu’en niant ce qui fait de nous des hommes comme les autres.

Les « identitaires » mettent l’absolu dans leur identité, mais n’oublions pas ceux qui refusent l’identité des autres au nom d’un universalisme de façade, garant des situations acquises.

L’humanité va mal. Son salut ne dépendra que de la capacité des hommes à suivre ce chemin tortueux entre l’identique -ce qui fait de nous des hommes comme les autres- et l’altérité ou ce qui fait de nous des êtres singuliers.

Mais ne désespérons pas. Sous la glace, le printemps affleure avec la résilience bretonne, le désir de Bretagne dans la floraison des Gwen ha du et une remarquable production culturelle avec des moyens tellement dérisoires.

Nous sommes des pauvres en droit comme en moyens, mais avec les « racines du ciel »  nous recelons toutes les potentialités créatrices du monde, des potentialités qu’une nation suffisante comme la France n’a plus. Créons, bâtissons, chantons, malgré le droit, la déconsidération publique qui afflige tout ce qui provient de nous.

Nous avons des choses à dire que la France ne sait plus. Nous avons des choses à dire que le monde devrait entendre. Être soi sans rejeter l’Autre, y puiser la force de résister pour briser les murs du droit fermé et de la haine ordinaire.

Je vous souhaite un très bon salon à tous à Carhaix, bien sûr, où le printemps est en avance cette année.

(1) Romain Gary Les racines du ciel (Ed. Gallimard 1956)