27-28 octobre 2018

Claire Fourier

Biographie

Claire Fourier est née à Ploudalmézeau en 1944. Son père était fils de paysan de Maël-Carhaix, sa mère était fille de marin. Elle a grandi à Brest dans le déni de ses origines bretonnes, éduquée par une mère attachée à la culture française. C’est l’amitié avec Jean Markale qui la renverra à ses origines en disant voir en elle la « femme celte » par excellence. Elle vit à Paris et à Carnac, nostalgique du Nord-Finistère.

Diplômée d’Histoire et de l'École Nationale Supérieure des Bibliothèques, elle a publié une vingtaine de livres qui nouent introspection et narration dans une langue poétique et frappée ; récits inclassables, trop libres pour se laisser enfermer dans un genre déterminé. Maurice Blanchot lui a justement écrit son bonheur de lire Ce que dit le vent d'Ouest « dans ce qu'il a de libre » et il la rangeait aux côtés de Louise Labé et de madame de Sévigné. Claire Fourier fut un moment l’assistante d’Henry Pollès.  Pierre Sipriot évoqua à son sujet le « cogito de la sensibilité » et Bernard Noël a écrit : « Elle a inventé un nouveau genre : la sensualité verbale ». Jean Bothorel l’a définie comme une « réfractaire ».

Plusieurs prix bretons : le prix Bretagne, le prix de la Ville de Carhaix, le prix de la Ville de Vannes ont récompensé Les Silences de la guerre, dont l’histoire se déroule en 1943 à Brest et sur la côte nord du Finistère. Le livre met en scène une jeune fille française et un officier allemand qui refusent de se soumettre au devoir de haine et de meurtre dicté par les politiciens et choisissent d’entrer dans une résistance supérieure qui est une résistance à l’idée même de la guerre. C’est de fatigue que se ferment les yeux des femmes évoque la mort de la mère dans la maison natale du Finistère et toute la relation mère-fille. Les quatre recueils de haïkus restituent chacun l’atmosphère d’un saison en Bretagne.  Dieu m’étonnera toujours, récit d’une retraite dans un monastère de la Chartreuse,  traite de la stupéfaction face à un Dieu dont nous ressentons le besoin.  Métro Ciel est devenu un petit classique de la littérature sensuelle, pour ne pas dire érotique.

Les livres de Claire Fourier n’ont pas tous trait à la Bretagne, mais sont marqués par le tempérament breton fait de gravité, de tendresse et d’impertinence à la fois, et par l’amour du pays natal, en particulier, le Finistère, qu’il soit de la côte ou de l’intérieur des terres : s’ils ne vont pas à la Bretagne, ils viennent de la Bretagne (comme les rayons viennent du soleil).

Son dernier livre, Tombeau pour Damiens, La Journée sera rude, met en perspective, dans un chant d’amour pour un vaincu de l’Histoire et aussi pour la condition humaine, dans une complainte dont le rythme s’apparente au kan ha diskan,  l’écartèlement de l’homme qui avait frappé Louis XV et nos mini écartèlements quotidiens.

Ce que dit le vent d’Ouest, épuisé, sera réédité en mars 2019, revu et corrigé, par les éditions Tinbad, sous le titre Le Rocher de Porspoder, sous-titré La Baleine blanche avait le sang vermeil. Axé sur le Finistère, il a pour sujet la géographie mentale et l’éducation qui ont conduit Claire Fourier à l’écriture.

Préface

 C’est un honneur d’être nommée présidente du Festival du Livre en Bretagne, à Carhaix – fête dont j’admire la puissante identité, ainsi que la noble liberté d’esprit – et c’est d’abord pour moi une émotion : je pense à mon père, c’est lui que vous honorez surtout ; je le vois se retourner de bonheur dans sa tombe. Mon père, jeune paysan pauvre de Maël-Carhaix, plus exactement de Goas-an-Goll, qui à huit ans n’avait parlé que le breton mais apprit vite, pensionnaire au collège de Campostal où il fut le condisciple d’Armand Robin, le français, grâce au « sabot », puis le latin, le grec au point qu’en vacances, il lisait Homère dans le texte, appuyé à un talus, tout en gardant les troupeaux de bêtes ; mon père qui raconta plus tard l’Iliade à ses enfants, faisant de moi la sœur d’Athéna, la fille d’Andromaque et d’autres héroïnes de l’Antiquité. Ce Breton avide de savoir m’inculqua ainsi une idée du roman qui n’est pas celle communément admise.

On touche ici le thème du Festival de Carhaix, cette année : le roman en Bretagne. Je veux dire que j’ai été amenée par un enfant de Maël-Carhaix à concevoir le roman comme un poème, une épopée, non une « story », selon le vocabulaire d’aujourd’hui, et comme une forme littéraire qui ne se laisse pas enfermer dans un genre défini, au contraire, invente sa forme au fur et à mesure de l’écriture.

La langue bretonne a joué sa partie. Je ne la ne parle pas, je la comprends à peine, mais je l’ai entendue dans mon enfance, et elle m’a instillé l’idée du roman comme variations musicales autour d’un thème, dans l’esprit du kan ha diskan. De là que je suis éminemment sensible dans un livre à la puissance lyrique du rythme, – au développement des motifs rythmiques de l’être humain. Il était naturel que découvrant Virginia Woolf et Joyce, je fusse conquise par la forme romanesque pratiquée par eux : le monologue intérieur porté par une cadence et le courant de conscience habité par une présence mélancolique. Chez Joyce, écrivain celte par excellence, comme dans le kan ha dikan, tout est côte à côte mais animé par un flux verbal qui chante, danse, unit, harmonise les contradictions dont nous sommes tous pleins.

Le romancier digne de ce nom est une harpe éolienne, il a souci de percevoir la vérité du monde, nullement de multiplier des anecdotes. Il dit, et parce qu’il dit comme en chantant, son dit ouvre la porte au non-dit, au mal dont le lecteur crève parce qu’il ne sait pas l’élucider. Le roman est une parole secrète qui dit un secret. Ce goût de l’inavoué qu’il faut glisser dans l’avoué, je crois qu’il me vient du poème breton. 

On retombe là sur la spirale, l’entrelacs chers à l’art celtique. De quoi le triskell est-il le symbole ? De  la vie qui bouge, de la roue qui tourne. En philosophie, cela donne : thèse, antithèse, synthèse. Autrement dit, le triskell est un mouvement permanent, discontinu, vers le cœur de la vie, sans jamais la certitude de l’atteindre. Si  je ne perçois pas dans un roman la voix inquiète du monde comme une houle profonde, le roman ne m’intéresse pas. Le roman est la scansion de l’être ; qui dit scansion, dit souci de la métrique. Longtemps le roman a été lié à la troisième personne et au passé simple ; ces deux  aspects signifiaient : ceci est un roman. Mais le roman est le lieu d’essais toujours renouvelés.

Et je vois l’avenir du roman de plus en plus dans le fragment, lequel n’est pas nouveau, a peut-être commencé avec un de nos aînés bretons : dans la Vie de Rancé, Chateaubriand a inauguré, on peut le dire, le roman éclaté, digressif, étoilé. Chateaubriand n’a pu être poète qu’en prose, telle était sa nature, et son tour de force, comme celui d’autres écrivains celtes, c’est d’être parvenu à rendre fluide une succession de fragments. Il a donné au roman ses lettres de noblesse… océaniques.

À quoi sert le roman ? À dire la stupeur devant ce qui est. « Cela se peut-il ? » Telle est la question qui sous-tend et guide le roman digne de ce nom. Le roman est un biais pour approcher le réel, via l’irréel ; pour dire l’invraisemblance de ce qui est vrai. C’est un moyen de découverte, non un moyen d’exposer ce qui a été découvert. Le romancier qui refuse d’être un fabricant de livres a le souci d’approcher la vérité intime des êtres. Il s’agit d’abord d’éprouver. Cela passe par la psychologie, donc par le vocabulaire, ce qui fait défaut au roman actuel. Le roman est une problématique du langage, une technique de composition qui s’impose à l’écrivain et vient du plus profond de son paysage intérieur, non d’un enseignement officiel. La littérature réclame un style, et qu’est-ce que le style ? Une intimité avec soi-même, un ton issu de notre passé, de notre sensibilité, de nos humeurs, de notre palpitation, de notre tempo. Il faut avoir beaucoup vécu pour trouver le mot juste et la forme appropriée à ce qu’il nous faut dire. Le roman est un travail considérable sur l’imaginaire, les mots, la musique, en même temps qu’une plongée dans l’opacité poisseuse de la condition humaine.

Tout roman véritable est ainsi un voyage au bout de la nuit, au contraire du roman commercial qui est un voyage de jour et utilise une langue de journaliste, c’est-à-dire la langue du jour. L’auteur du roman commercial utilise les conventions du langage parlé. L’écriture a pour lui une simple valeur d’usage ; il y va d’une écriture descriptive, ornementale. Si les dialogues sont inventés pour meubler les pages, je me détourne. Dans un roman, la partie dialoguée est souvent l’expression de la paresse et de la routine. La prose courante vit de faux sens, – manipulée par des faux-monnayeurs de la parole ; elle n’a rien à voir avec l’art. C’est pourquoi le roman à succès, celui qui se lit d’une traite, qui raconte sans interroger le sens de la vie est dénué d’intérêt. Le roman ne supporte pas non plus le parti pris (tel le roman sartrien), ni la morale ordinaire, il a sa morale propre qui repose sur l’ambiguïté et l’équivoque.  Le véritable romancier est un Hamlet de l’écriture : son livre est le lieu du doute ; il n’affirme rien qu’il ne doive aussitôt remettre en question.

On en revient à la matière de Bretagne : le roman majeur traduit une quête du Graal. L’écrivain  ne choisit pas son œuvre, c’est l’œuvre qui le choisit, se cherche à travers lui, à travers sa quête inlassable du Graal. Je peux dire que je n’ai pas choisi, dans mon dernier livre, d’évoquer Robert-François Damiens écartelé pour avoir égratigné Louis XV : c’est le vaincu de l’Histoire qui m’a cherchée, plutôt s’est cherché à travers ce que je suis. Une exigence a traversé ma nuit intérieure, et ma plume a obéi. Parce que j’évoque au début du livre un séjour pensif dans un hôtel de la baie de Somme, une lectrice me demanda si j’y étais allée. « C’est vous qui êtes allée ! lui dis-je, c’est vous qui attendiez d’y aller à travers moi. » Le roman prend sa valeur quand on sent que l’on verse de son moi isolé dans l’universel, quand le romancier devient conscient de la nécessité de rendre l’intime au collectif, ayant prolongé sa propre expérience en creusant ses tourments. Il révèle alors le tout dont il fait partie. Le roman véritable est une immersion dans l’Histoire, c’est une vue du monde qui se réalise. J’ai de la sorte été amenée à demander à ce nom, Damiens, les ressources d’un récit capable de nous parler de nous, à partir d’une époque pas si éloignée, et je l’ai fait sur le mode balancé du kan ha diskan.

Le romancier en effet doit faire sentir le tremblement du temps. Comme il fait du pluriel avec le singulier, il fait de l’intemporel avec le temps. C’est pourquoi l’œuvre majeure est anachronique : elle dépasse les goûts du présent. Elle ne trouve pas sa place dans le marché, mais le temps lui donnera des lecteurs car elle plonge dans les besoins profonds de l’homme, tandis le roman commercial, dont le but est d’être en phase avec les conventions du moment et les besoins passagers, trouve seulement des clients.

Je finirai en disant que c’est à tort, selon moi, que l’on reproche aux premiers romans d’être fondés sur le souvenir, car le souvenir est le début naturel de l’écriture. On peut dire que le romancier sonne les heures à la manière d’une horloge, mais les heures écoulées ; il draine le passé, travaille à combattre l’Ankou, à revivifier le temps perdu qui devient non seulement présent mais intemporel et le lieu d’un espace sans borne. Le roman est une présence qui devient une pensée, une pensée vivante et musicale, riche d’accents, de couleurs et d’écho.

Bretons, nous n’aimons pas ce qui est académique. C’est ainsi que de grands romans novateurs sont signés de Celtes ou Américains apparentés : Joyce, je l’ai dit, Laurence Sterne, Céline, Melville, Kerouac, Beckett, j’en passe. Il en est deux qui nous sont particulièrement chers. En effet quel roman poétique que les Mémoires d’outre-tombe qui ressemblent à la houle mêlée d’embruns ! Et quel roman poétique que l’œuvre d’Armand Robin, tremblante du souffle des saisons dans les ruisseaux et les feuilles ! 

                                                                                                        Claire Fourier
Présidente d'honneur du 29ème Festival du livre en Bretagne